LE DÉFILÉ DU PRINTEMPS
C'est le premier jour du printemps à Dibadi, la gigantesque capitale du Niémélaga. Le soleil brille dans un ciel sans nuages. Au loin on entend de la musique, des tambours et des cymbales, des trompettes.
Une large avenue est envahie de monde, il y a des badauds sur les deux trottoirs, la masse mouvante et innombrable d'un cortège sur la chaussée.
Des enfants, des écoliers défilent, des filles et des garçons, portant le ciré vert traditionnel des écoliers et étudiants dibadiens ou les uniformes bariolés de leurs écoles, jonglant avec des baguettes et des plumes de couleur. Ils sont de tous les groupes ethniques et raciaux représentés à Dibadi, formant des unités homogènes avec parfois des mélanges. Certains groupes passent au pas de danse, d'autres sur des patins à roulettes ou en se lançant des balles et des ballons. Ils portent des drapeaux, des pancartes et des banderoles avec les slogans, les insignes et les armoiries de leur école ou de leur club sportif, et aussi des images, des dessins tirés de leurs bandes dessinées et de leurs dessins animés préférés : des caricatures, des moutons, des renards et des oiseaux à tête humaine, un singe gesticulant avec une tapette, une vieille femme tombant d'un arbre, un gros type sous lequel de la glace se brise, un nourrisson à visage ridé dont on rase la tête.
Arrivent ensuite des tambours, une équipe de jeunes filles vêtues de paillettes argentées, chacune avec un tambour, des receveurs du métro en uniforme foncé, sonnant du clairon. Et aussi toute une fanfare de pompiers, en casque rouge, suivis par des voitures peintes en rouge qui avancent au pas avec leur équipage au complet et l'échelle à bord.
C'est le Défilé du Printemps, l'évènement le plus important de l'année dibadienne. Chaque corps de métier, chaque école, est représenté. Traditionnellement, les différents défilés convergent vers la Place de l'Éléphant avant de se disperser pour de joyeuses libations.
Des cavaliers passent au trot, puis des croque-morts, bottes noires et col noir, des motards de la milice vrombissent dans leur combinaison marron unie. Et des camions chargés de jeunes enfants agitant des petits drapeaux en criant des slogans patriotiques de leur voix aiguë.
Derrière eux on remarque un fac-similé de missile, gigantesque et longiligne, long d'une quarantaine de mètres, de forme cylindrique, peint en gris, à la vue duquel le public s'extasie.
C'est une mégabombe, une fusée intelligente capable de jaillir du fond des eaux pour filer vers sa cible à des milliers de kilomètres de sa base de départ, en déployant ses ailes triangulaires pour zigzaguer à grande vitesse entre les collines et au-dessus des arbres et des maisons. L'armée niémélagane a développé cette arme dans le plus grand secret avant d'en révéler l'existence. Les Dibadiens sont ravis et fier : grâce à cette arme, leur pays pourra un jour rejeter la tutelle du Padzaland, leur voisin du nord, qui les soumet à une sujétion humiliante et à un lourd tribut.
Ensuite passent de nouveau des musiciens, des percussionnistes équipés de xylophones et de vibraphones, des chœurs ambulants.
Ensuite une femme d'âge mûr isolée, rondelette, en robe d'un jaune éclatant, avec un chapeau fleuri jaune. Elle personnifie Malengë Lakonsha, la fondatrice des orphelinats de Dibadi, vénérée comme une incarnation de la compassion. Pourtant c'était une cyborg, et comme tous les cyborgs elle n'avait d'humain que l'apparence, c'était un humanoïde de matière plastique sur un squelette d'aluminium, mais grâce à elle des dizaines de milliers d'orphelins de guerre ont été sauvés de la misère et élevés à Dibadi. Son œuvre terminée, Malengë Lakonsha a disparu. Le bureau du gouverneur a publié un message disant qu'elle avait été rappelée d'urgence en province par le gouvernement national.
La femme est ovationnée et applaudie quand elle salue d'un sourire vers la gauche puis vers la droite en avançant : Malengë Lakonsha est une figure presque légendaire chez les Dibadiens, peuple sans passé. Les orphelins dont Malengë Lakonsha s'est occupée ont été parmi les premiers humains dont le dibadien est devenu la langue principale. C'est aussi à cette époque que les cyborgs ont commencé à parler du dibadimide, la langue dibadienne. Auparavant, ils parlaient plutôt de emide ye yesztilikëm, la langue des cyborgs.
Des infirmiers en blouse blanche poussent des handicapés dans leur fauteuil roulant, d'autres infirmes marchent en boitant à l'aide de béquilles, et encore d'autres sont portés sur des civières.
Toutes sortes de phénomènes défilent encore, des sportifs, des cyclistes, des haltérophiles aux muscles saillants, des acrobates, des clowns, des masques. Mais ce n'est qu'une infime partie du défilé, car le cortège emprunte plusieurs itinéraires.
Le groupe le plus nombreux est constitué de prisonniers portant le pyjama rayé des bagnards, les poignets menottés sur le ventre, tête baissée. Leurs gardiens, vêtus de l'uniforme marron des miliciens, les encadrent de chaque côté. Ces hommes sont suivis de femmes dans des tenues similaires, puis des enfants, même tout petits, des garçonnets, et des fillettes de huit à dix ans, également en tenue de forçats et menottés.
Ce ne sont pas de vrais prisonniers, bien sûr, mais des bénévoles déguisés, en souvenir d'un épisode dramatique de la fondation de Dibadi : lorsque les cyborgs ont conquis la ville, qui s'appelait alors Dibady, du nom de la famille française qui l'avait fondée, ils ont déporté toute la population locale vers des camps d'internement. La plupart des déportés ont passé le restant de leur vie dans les camps. Les hommes valides ont été utilisés comme main-d'œuvre pour creuser les tranchées de dix mètres de profondeur et de douze mètres de large, conçues pour abriter le futur métro, dont les lignes suivent le tracé des principales avenues. On ne construit pas d'immeubles au-dessus de ces lignes de métro car elles sont trop près de la surface.
Ce sont des cyborgs qui ont créé le Défilé du Printemps. Plutôt que d'essayer de minimiser ou de dissimuler les crimes d'autrefois, ils ont préféré y associer les Dibadiens d'aujourd'hui : la déportation des anciens habitants, coupables d'avoir choisi le mauvais côté dans une guerre atroce, a été d'une certaine façon un acte de clémence, l'usage étant plutôt, à l'époque, d'exterminer les peuples ennemis, l'épuisement des ressources naturelles ayant transformé en quelques décennies des peuples entiers en bouches inutiles. Cette action a par ailleurs permis aux nouveaux habitants de vivre dans une ville moderne, ils en profitent tous et seraient donc malvenus de jouer les moralisateurs. C'est en tout cas ce que les enfants apprennent dans les écoles.
Des bruissements lointains se rapprochent et annoncent le spectacle suivant : des nuées d'oiseaux voltigent en cercle au-dessus de l'avenue. C'est seulement bien plus tard qu'on peut découvrir ce que c'est : un grand camion chargé de volières entassées en pyramides, et au fur et à mesure que le véhicule avance une nouvelle volière est ouverte à son tour et libère un vol d'oiseaux qui valsent en froufroutant. Ce sont des étourneaux, en bandes épaisses bavardes, sifflotantes, cancanantes dans leur joie d'avoir recouvré la liberté, ils prennent les fils électriques d'assaut, ils piaillent bruyamment, puis s'élèvent brusquement dans le ciel bleu sans limite. C'est cette attraction qui obtient le plus grand succès, elle est accueillie par des cris d'allégresse. L'étourneau était le symbole de la famille Dibady, fondatrice de la ville. Les cyborgs ont gardé le symbole mais l'ont attribué aux habitants de la ville, dont certains descendent des orphelins protégés "comme des petits oiseaux" – kaqua tenas kalada – par Malengë Lakonsha.
Cependant l'aspect de la manifestation ne tarde pas à changer. Quatre vieillards en habit sombre, lugubres, barbus, avancent d'un pas cérémonieux, lent et plein de componction. Ils représentent les quatre derniers dirigeants francophones de Dibady, qui se sont rendus sans condition aux officiers cyborgs de l'armée niémélagane, signifiant ainsi la fin des combats pour le contrôle de la ville. Cette reddition a permis la naissance du Dibadi moderne, métropole de neuf millions d'habitants.
Derrière eux avance un fleuve illimité de menu peuple. Les badauds affluent également des trottoirs latéraux vers la chaussée, se mélangent aux marcheurs, ils en accroissent encore le débit débordant.
Mais il se passe quelque chose que les cyborgs n'avaient pas prévu. Par-ci par–là des banderoles et des pancartes sont hissées par-dessus les têtes, on crie des slogans séditieux, des chœurs occasionnels de récitants retentissent, par endroits on entonne simultanément des chants révolutionnaires appelant au renversement de la dictature. Les autorités de la ville savent pourtant que le Défilé du Printemps est souvent l'occasion de désordres et de violences. En général la police et la milice suffisent à faire cesser les troubles. Dans les cas les plus graves l'armée, bien équipée et composée de cyborgs et de robots, doit intervenir.
Un démagogue en chandail, à peau basanée tel un gitan et nageant dans la sueur en ce matin ensoleillé, hurle dans un porte-voix en carton, s'immisçant dans la cacophonie générale.
Plus loin un attroupement féminin, des femmes et des filles batifolent et se chamaillent. Elles provoquent un clochard, l'une d'elles ne cesse pas en ricanant de le chatouiller dans le cou à l'aide d'un bouquet de plumes de couleur. Le clochard glousse et dit des mots incompréhensibles, personne ne l'a jamais entendu prononcer autre chose que des sons sans signification.
Par moments, telles des bourrasques, des ondes coléreuses parcourent les rangées de marcheurs, on entend des appels à la révolte contre le pouvoir en place.
Tout ce flot trouble et interminable débouche sur la Place de l'Éléphant, une immense place ronde ainsi nommée à cause de la fontaine de pierre en forme d'éléphant placée en son milieu.
La Place de l'Éléphant est le centre historique de Dibadi. Elle est entourée de maisons anciennes et d'immeubles vétustes épargnés par les combats. Toutefois la fontaine elle-même est une construction récente. L'éléphant de pierre, de la taille d'un véritable éléphant, regarde vers l'ouest, il suit la course du soleil.
Le seul véritable monument historique de Dibadi est la Porte de l'Ouest, un vieux château bâti il y a presque mille ans, avec une tour carrée à chaque angle et deux tours rondes sur chaque muraille crénelée. Il se trouve sur le côté de la place faisant face à l'éléphant. Bien avant que les cyborgs ne conquièrent la ville il a été démilitarisé et deux larges portails voûtés ont été ouverts dans ses murs est et ouest pour laisser passer les voitures. Afin d'imprimer leur marque à l'édifice, les cyborgs ont bâti une coupole de béton armé, surmontée d'un lanterneau, au-dessus de l'ancienne cour du château, devenue un simple segment de rue.
Les anciens logis du château, dans les tours et à l'intérieur des murs nord et sud, ont été murés par les cyborgs, les vitres des fenêtres renforcées par des plaques de métal. Les Dibadiens racontent que les cyborgs ont entassés des milliers de cadavres dans l'édifice avant de le murer. Quoi qu'il en soit, la Porte de l'Ouest, du fait de sa longue histoire mouvementée, est devenu le symbole de Dibadi, et on en trouve l'image notamment sur les porte-clés vendus aux touristes.
Sur le socle à côté de l'éléphant un jeune homme aux cheveux flottants s'accroche à la trompe de pierre et jacasse. Il porte une chemise noire boutonnée et pérore énergiquement. Il récite un poème, ponctué de gestes rythmiques et d'assonances, dans lequel il parle des enfants perdus sauvés par Malengë Lakonsha et réclame la liberté pour les humains.
La foule le suit dans une agitation grouillante et légère, il est appuyé par des approbations, et certains reprennent certains vers avec l'orateur. Le meneur en chemise noire s'échauffe de plus en plus, frappe l'air d'un grand coup de son poing, lève la main vers le ciel en signe de serment, ferme les yeux… Quand il conclut par un vibrant appel à la révolte contre les cyborgs et leurs complices, on l'applaudit, on l'ovationne et il saute à terre.
Mais un autre est immédiatement hissé à sa place, un homme âgé, chétif et fragile, une moustache blanche, de rares cheveux gris. Manifestement il tremble, il tient mal sur ses jambes, deux autres le soutiennent, sa voix frémit d'émotion, ses pommettes saillantes et son front bosselé et bombé sont écarlates quand il fait la lecture timide et saccadée d'un papier.
Il raconte en détail comment la milice, le bras armé des cyborgs, l'a torturé pendant des mois, après qu'il ait été dénoncé comme dissident, avant de le relâcher faute de preuves. Il parle d'amis proches, de parents, arrêtés par la milice et qu'on n'a jamais revus.
La place garde le silence, la foule écoute avec recueillement ce vieux qui jouit manifestement de la considération générale. Et c'est seulement quand il fait de temps en temps des pauses et lève son regard qu'éclate une approbation dans l'indignation. L'émotion de parler en public l'épuise tant que sa voix déraille, il arrive à peine à chuchoter, il étouffe une longue quinte de toux dans son mouchoir, les joues empourprées, à la fin il faut l'aider à descendre et l'accompagner.
Le petit Noir trapu en chapeau melon, veste pied-de-poule et gilet qui grimpe à son tour ne prononce que six à huit mots, un calembour sur le mot qui signifie éléphant en dibadien, olkimus, contraction de olëk-imits-mus, "vache à nez de serpent". Il termine dans une grimace ironique en tapotant la trompe (olkimits, "nez de serpent") de l'éléphant de la paume de sa main.
Le succès est explosif, le rire déferle à travers le public. On ne veut pas le laisser descendre, et le Noir s'incline dans toutes les directions, refait encore quelques grimaces, en guise de remerciements pour les ovations.
L'orateur suivant est un type mou, portant lunettes, le visage glabre. À peine commence-t-il à expliquer que la violence ne mènerait à rien contre les cyborgs qu'il est accueilli par des huées et des protestations ; il attend un peu que les passions s'apaisent, puis il reprend. Il essaye d'expliquer que la force militaire des cyborgs est sans commune mesure avec ce que peuvent faire les habitants de la ville, mais on se moque de lui, on le conspue, pendant qu'il insiste pour être au moins écouté. À la fin il en est presque aux supplications mais cela ne fait qu'irriter la foule davantage. On l'invective, on lui lance des cris, on brandit des poings menaçants dans sa direction pour le faire taire, on lui lance des bouteilles vides : sa voix est étouffée dans un concert de sifflets.
Un clochard, maigre, sale, barbu et vêtu de haillons malodorants crie à pleine gorge des paroles incompréhensibles dans une langue étrangère tout en agitant le poing en direction du binoclard.
Finalement quelques adolescents arrachent tout simplement l'homme aux lunettes du socle de la statue et le chassent ; il a de la chance de pouvoir s'en tirer entier.
Plusieurs autres orateurs se suivent encore, notamment la femme corpulente en robe jaune déjà remarquée dans le défilé. Cette fois elle a un panier au bras, elle en sort des insignes et des cocardes rouges à pois noirs, comme des coccinelles, qu'elle lance à la volée. Les gens se précipitent pour les ramasser, ils se battent presque pour en avoir. La femme pince un de ces objets sur sa propre poitrine et ce geste enivre toute l'assemblée, on l'acclame avec admiration, passionnément, on tambourine le pavé. À Dibadi, la coccinelle, dont la larve mange les pucerons nuisibles aux plantes, est un insecte porte-bonheur dont les couleurs sont celles du drapeau dibadien.
Et de nouveau la foule chante à l'unisson, elle chante un vieux chant révolutionnaire traduit du français.
Plus tard c'est un ecclésiastique konashustaï qui se présente, en longue robe sombre à larges manches, un couvre-chef de tissu violet, en forme de cube, sur la tête. Le konashustaï, mélange de panthéisme et de chamanisme, est la religion officielle du Niémélaga. Le prêtre déroule un drapeau dibadien, une bannière rayée rouge et noir, avec un oiseau blanc stylisé au milieu, les ailes déployées, un étourneau albinos, symbole de la famille Dibady. La toile est si large et si vaste que le prêtre a du mal à la tenir tout seul, deux servants en robes blanches l'aident à la tendre. Le prêtre murmure une courte invocation, puis on lui met un encensoir dans la main, il l'agite dans la direction du drapeau, il le balance, enrobé d'une buée blanche et dentelée, il le bénit et le sanctifie… Le peuple l'observe avec un recueillement ému. Beaucoup tombent en larmes et tous ceux qui y ont accès embrassent religieusement les franges de la bannière, se mettent à genoux pour la vénérer et même se prosternent.
Le drapeau dibadien était autrefois le drapeau de la famille Dibady. Lors de leur reddition, les quatre vieillards l'ont remis aux cyborgs, qui l'ont gardé en signe de leur légitimité en tant que nouveaux maîtres de la ville, ce drapeau leur ayant été remis par leurs prédécesseurs. C'est actuellement à la fois le symbole de Dibadi et celui du Niémélaga : les cyborgs ont abandonné leur ancien drapeau, souillé par trop d'atrocités. Le nouveau drapeau leur a permis de se présenter en continuateurs des anciens habitants de la région. Les Dibadiens vénèrent le même drapeau comme symbole de leur ville, qui représente toute leur courte histoire.
Des sirènes retentissent de plusieurs côtés à la fois : la police intervient pour disperser la manifestation.
Des voix s'élèvent dans la foule : "Il faut aller brûler le quartier général de la milice !" Plus tard, les autorités apprendront que tout était prémédité par les meneurs et que l'émeute avait été préparée depuis des mois. Les rebelles avaient dans la police et la milice des alliés hauts placés qui ont réussi à empêcher l'information de remonter jusqu'au gouvernement.
Tout le rassemblement s'ébranle, s'éparpille en tous sens, remplit de nouveau les rues adjacentes. Le courant traverse le seuil de la Porte de l'Ouest, là où normalement passent les voitures. Partout sur le chemin des manifestants, les commerçants, les uns après les autres, baissent à grand bruit le rideau de fer de leur magasin. Les transports sont paralysés, autobus et voitures ont trouvé un stationnement le long des trottoirs, les passagers sont descendus et se joignent au cortège.
Au loin on entend des cloches, vieille tradition catholique reprise par le konashustaï. Des prêtres témoignent de cette façon de leur sympathie pour les rebelles.
Une sirène sonne sans interruption, indiquant que les ouvriers d'une usine se joignent à la révolte.