HOMEPAGE

À L'HÔTEL

Un soir de février, dans un hôtel de Dibadi. Il fait nuit depuis près d'une heure.

Le réceptionniste, un homme grisonnant en uniforme sombre, voit arriver un homme en costume, cravate et manteau, sac de voyage à la main, qui a l'air de ne pas trop savoir ce qu'il doit faire. L'homme est talonné par une famille bruyante arrivée avec de nombreux paquets et valises – père, mère et trois jeunes enfants turbulents et incontrôlables – qui le poussent vers l'avant, le pressent avec une impatience mal dissimulée.

L'homme, de plus en plus agité, parle en cinq ou six langues différentes dont pas une n'est connue du réceptionniste, qui se demande s'il n'a pas affaire à un fou.

"Vous voulez sans doute louer une chambre, Monsieur, c'est pour cela que vous êtes ici ?" dit le réceptionniste. Dans sa langue, cela donne :

"Tlët sëtle kaquadilet mudala khaskus, chetenche, saku hedës tlët yaqua wik."

L'homme n'a pas l'air de comprendre et présente au réceptionniste un passeport imprimé dans un alphabet étranger. Le réceptionniste prend le passeport. Un chèque de voyage en dollars est glissé dedans. Le réceptionniste prend le chèque, voit qu'il s'agit de dollars américains, une monnaie connue à Dibadi : les exportations niémélaganes sont souvent payées en dollars et le taux de change du jour est publié dans la presse. Tous les matins le comptable de l'hôtel donne à la réception une mise à jour dactylographiée des différents taux de change, que le réceptionniste fixe sur un tableau.

Le réceptionniste regarde le registre pour voir quelles chambres sont disponibles. La 921, une des chambres prévues pour une personne, est libre. Se retournant, il prend au tableau pendu derrière lui la clé de la chambre 921 et la tend à ce client bizarre qui semble incapable de parler ou de comprendre le dibadien mais qui passe avec agitation d'une langue incompréhensible à une autre.

Pendant que le client prend la clé munie d'une boule de cuivre et la regarde, le réceptionniste se penche vers le registre ouvert devant lui et écrit "anonyme" – halume– dans la case située à l'intersection de la colonne correspondant à la chambre 921 et de la ligne correspondant à la journée en cours. La chambre est à partir de ce moment considérée comme occupée. Normalement un nom donné par le client est inscrit dans le registre mais cet homme-là n'a pas l'air capable d'indiquer ne serait-ce que son nom. Toutefois il a de l'argent, ce n'est donc pas un clochard et on ne peut pas le laisser à la rue.

La réception de l'hôtel fait aussi fonction d'agence bancaire et de bureau de poste, et souvent des gens, qui ne sont pas toujours des clients de l'hôtel, viennent y changer des devises étrangères ou y faire peser, tamponner et poster du courrier. Le réceptionniste prend sa calculatrice, la manipule rapidement, lit l'écran, remplit à la main un imprimé tamponné, un mandat en ducats dibadiens qu'il tend au client tout en lui disant :

"Voilà, Monsieur, vos deux cent dollars américains font cent quatre-vingt-six ducats et quarante sous, au taux du jour de quatre-vingt-quinze sous pour un dollar, plus notre commission de un virgule huit pour cent. Cet argent va vous être remis à la caisse à côté."

En dibadien, cela se dit ainsi :

"Nanich, chetenche, tlët moksut takëmën bostënho dolada chako takëmën sëtot tatlëm takhëm dukada lakit tatlëm suda, kopa hedë san esihis tlak shub quis tatlëm quinëm suda kopa it dola, hige nësai sëkus tlak shub it satla sëtot kopa takëmën. Tlët asam hedë dala kopa edalalatap disu."

Le client fait mine de protester, il n'a pas l'air d'avoir compris. Dans son dos il est de plus en plus poussé par la famille nombreuse impatiente d'accéder au comptoir et par les piaillements des enfants. Le réceptionniste lui désigne le guichet de caisse voisin. Le client finit par céder sa place et passer au guichet indiqué.

Le réceptionniste dépose le chèque de voyage dans le tiroir réservé aux encaissements. Le comptable l'inscrira plus tard sur ses registres et le fera partir à l'agence centrale de la banque où il sera converti en ducats.

Le mandat rempli par le réceptionniste va être placé par le caissier dans le tiroir réservé aux décaissements, pour être remis plus tard au comptable.

Le réceptionniste se redresse pour accueillir le couple aux trois enfants.

Il s'aperçoit alors qu'il a oublié de rendre son passeport au client, et que ce dernier ne le lui a pas réclamé. Il cherche l'homme du regard mais celui-ci est déjà ailleurs, en train de faire la queue pour se faire payer par le caissier. Le réceptionniste ne peut rien faire, il ne peut pas quitter son poste pour aller rendre son passeport à l'étranger. Tout en écoutant ce que lui dit le couple il range distraitement le passeport dans un tiroir.

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LA CABINE TÉLÉPHONIQUE

C'est le soir à Dibadi. Les lampadaires sont allumés. Un policier en uniforme de la police municipale - blouson gris, casquette grise et pantalon gris, une matraque blanche à la ceinture - , regarde un homme vêtu d'un manteau entrer dans une cabine téléphonique. Une feuille de papier est collée sur la porte vitrée. Dessus, il est écrit, en alphabet dibadien, quatinwim, ce qui signifie en panne.

Le policier se demande ce que cet homme peut bien vouloir faire dans une cabine téléphonique en panne.

L'homme au manteau feuillette apparemment au hasard les gros annuaires fixés au mur dans leurs étuis métalliques, comme s'il cherchait un numéro ou une adresse.

A Dibadi les numéros de téléphone des particuliers sont classés dans les annuaires par secteur, quartier, rue et numéro de rue, et ensuite seulement par liste alphabétique des abonnés. Chaque secteur a son propre indicatif à deux chiffres, les quartiers ont un seul chiffre, mais les rues et les numéros de rue ont chacun trois chiffres. Les numéros de téléphone complets sont donc assez longs, en général une douzaine de chiffres, parce qu'il faut placer les indicatifs de quartier, rue et numéro de rue avant le numéro attribué à chaque abonné.

Le policier ne bouge pas. Détendu mais sur le qui-vive il fixe l'homme au manteau. Ce dernier semble changer de tactique, il sort de la cabine et va directement vers le policier. Il s'adresse à lui en un charabia incompréhensible, on dirait qu'il essaye de parler successivement plusieurs langues, il a l'air de s'embrouiller.

Le policier, qui ne comprend et ne parle que le dibadien, hoche la tête, désigne l'homme de son index :

- Nak chetenche shub hulohogo… Nak tlët sëtleko Hulohogoda Honsëkus…

- Monsieur est étranger ? Vous voulez aller au Quartier des Étrangers ?

Il prend dans une poche de son blouson un livre de petit format à couverture noire, il le consulte longuement, cherche dans l'index à "étranger" – hulohogo –et "ambassade" – hulohotiliktu – et tourne les pages à la recherche du plan du quartier où ils se trouvent. Puis il commence à expliquer avec force gestes. Il parle longuement et lentement, lève son bras pour indiquer une direction derrière son dos, il répète doctoralement certaines de ses phrases pour éviter tout malentendu. Il explique à l'homme au manteau, visiblement un étranger perdu dans Dibadi, comment se rendre à pied jusqu'à la station de métro la plus proche, et de là quelle ligne prendre, à quelle station changer de ligne, vers quelle direction, et ensuite où changer encore une fois jusqu'à la station desservant Hulohogoda Honsëkus, le Quartier des Étrangers.

Situé au nord de la ville, le Quartier des Étrangers regroupe les ambassades et consulats, les hôtels internationaux, les centres de conférence, les agences d'interprétariat et les bureaux des chambres de commerce et entreprises étrangères.

L'homme au manteau, vu son air désemparé, n'a même pas l'air d'imaginer de quelle place, de quel lieu le policier s'efforce de lui parler, où il veut l'envoyer. À la fin le policier le touche du doigt comme pour lui demander si tout est bien clair :

- Tlush sëpos tlët chi këmtëk iszta chi nai wawa.

- Espérons que vous avez compris ce que j'ai dit.

L'homme ouvre les bras d'un air découragé. Le policier le salue et s'éloigne. Il a fait ce qu'il a pu. L'homme fait demi-tour et s'éloigne à son tour sous la lumière des réverbères.

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AU COMMISSARIAT DE POLICE

Deux policiers en uniforme gris emmènent le prisonnier dans un bureau. Derrière la table recouverte d'un feutre vert taché d'encre, un gros officier couperosé, les moustaches pendantes, se trouve assis ; ses minuscules petits yeux enfoncés en biais ont tendance à se refermer, pourtant il mange, il découpe des petits dés de lard mou d'odeur légèrement rance sur un papier graisseux et collant.

Il fait une chaleur insupportable mais les personnes présentes y sont habituées. L'officier jette aux deux policiers et à leur prisonnier un regard somnolent, de son mouchoir à carreaux il s'essuie la bouche et la sueur du visage, les policiers le saluent mollement, celui de gauche fait un rapport oral concernant le motif de l'arrestation du prisonnier. Cela commence par :

- Patlisztada, lipigodakaph. 

- Bonjour, Monsieur l'officier.

Et quelques minutes plus tard le discours se termine par :

- Kewa hedës nësai mutlata ya phu tlët.

- C'est pourquoi nous l'amenons devant vous.

L'officier approuve lentement de la tête, respirant bruyamment, comme si cela aussi lui coûtait, et sans la moindre curiosité il fixe sur le prisonnier ses petits yeux couleur petit-lait, en torchant ses doigts dégoulinants de graisse dans le feutre de la table, puis d'un ton interrogatif il lui lance dans un grognement :

- Pelten wik?

- T'es fou ?

Le prisonnier fait un pas en avant – et est immédiatement bloqué par les deux policiers. Il se met à parler en une multitude de langues différentes mais toutes inconnues des policiers présents, il se désigne, répète plusieurs fois de suite les mêmes mots.

L'officier ne comprend pas un mot de ce que raconte le prisonnier, il n'a même aucune idée de ce que cet individu peut vouloir dire.

Le prisonnier a une main bandée, qui se met à saigner. Personne ne réagit. Le prisonnier est maintenant à la disposition de l'officier. Si ce dernier ne se soucie pas de faire soigner son prisonnier, c'est sa responsabilité, et les deux policiers n'ont aucune envie de prendre la moindre initiative à sa place.

L'officier achève de manger son lard, puis il sort une portion de fromage émietté, coulant et puant, il l'observe fixement puis se met à le consommer à petites bouchées. Près de lui le téléphone retentit, mais il ne décroche le combiné qu'avec répugnance, au bout d'un long moment.

Il parle dans le combiné en épongeant fréquemment son cou et son visage avec son mouchoir :

- A, nai shub elipigodakaph Bensën.

- Allô, c'est l'officier Bensën.

(…)

- Wik alta, nai asam loptilik kopa etsëmtu.

- Pas maintenant, j'ai un prisonnier dans le bureau.

(…)

- Hë, kaph. Chaiki nai ko tlët tsëmtu.

- Oui chef. J'arrive bientôt dans votre bureau.

(…)

Quand l'officier a fini de téléphoner, le prisonnier recommence à parler dans les mêmes langues incompréhensibles mais sur un ton plus agressif, il appuie son discours de son poing sur la table, parle haut et fort, ce qui a comme résultat d'irriter l'officier Bensën.

L'officier se lève paresseusement, s'approche lentement du prisonnier et dans le même mouvement lui flanque une gifle de toute l'envoyée du bras, ensuite, il retourne péniblement s'asseoir, pour continuer son casse-croûte.

De sa chaise, il s'adresse aux deux miliciens, tout en mangeant :

- Mutlata ya kopa hausëkus wiwis tëmola sanketop, pi kimta hedës mës mash ya phu yaqua.

- Mettez-le dans une cellule jusqu'à demain matin, et ensuite ramenez-le ici.

L'un des policiers passe une paire de menottes au prisonnier, devenu subitement calme et soumis. Le deuxième policier fait une rapide palpation pour vérifier que le prisonnier n'a pas d'arme cachée et lui prend sa cravate, sa ceinture, ses lacets et le fait sortir du bureau de cet officier sournois et obèse, puant le fromage et la sueur.

Le policier qui avait passé des menottes au prisonnier met les affaires de celui-ci dans une boîte en carton qu'il laisse sur une table. Ensuite il va attendre son collègue dans la salle de repos, à l'autre bout du bâtiment. Quand son collègue lui aura ramené ses menottes ils pourront retourner travailler.

Le prisonnier est de nouveau conduit par des couloirs interminables, tous également pleins de gens, puis à une grande porte à barreaux il est transféré à un grand escogriffe noir. Celui-ci porte l'uniforme marron des miliciens, avec un grand trousseau de clés à la ceinture. Il fait partie des miliciens mis à la disposition de la police pour faire le travail subalterne, comme par exemple garder les prisonniers.

Le policier dit au milicien :

- Ya shub peltentilik tlak wawakala pi ya ang quël chaiau. Elipigodakaph Bensën sëtle nanich ya tëmola sanketop.

- C'est un barjot qui délire et qui a frappé un collègue. L'officier Bensën veut le voir demain matin.

Le grand Noir rit, montre des gencives roses et des canines brillantes, il tapote familièrement le dos du prisonnier, puis il lui ôte ses menottes, les rend au policier, et guide le prisonnier devant lui vers un couloir latéral. On y voit des cellules alignées, les mêmes portes pleines en fer partout où ils passent. Le Noir s'arrête devant l'une d'entre elles, l'ouvre avec sa clé, rit de nouveau, puis il le projette à l'intérieur en lui hurlant :

- Tlush musëm, nai au!

-Dors bien, mon frère !

Ensuite il claque sur lui la lourde porte, le couloir tout entier résonne en écho.

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APRÈS UNE NUIT PASSÉE EN CELLULE

Il est huit heures du matin dans un commissariat de Dibadi. L'officier Bensën est bien ennuyé. L'étranger qui lui a été amené la veille au soir n'a présenté aucun document d'identité. Il a été arrêté, assez brutalement, suite à un incident mineur avec un policier, et sur ordre de Bensën il a passé une nuit en cellule. Sa détention, même si elle n'a duré qu'une nuit, aurait dû être justifiée par une procédure écrite, que Bensën aurait dû faire et qu'il n'a pas faite. Il a même oublié de demander aux policiers qui lui ont amené l'étranger de faire un rapport, et ils se sont bien gardés de prendre l'initiative d'en faire un.

Lorsque l'étranger lui a été amené, c'était le soir, et Bensën dînait dans son bureau, comme il le fait habituellement avant la fin de son service, à vingt heures. Les Dibadiens travaillent en général quarante-huit heures par semaine, du lundi au samedi, seul le dimanche étant un jour de repos. Mais les officiers de police comme Bensën préfèrent souvent faire des semaines de quatre jours de douze heures de travail, de huit heures du matin à vingt heures le soir, en se débrouillant pour déjeuner dans leur bureau.

Moins d'un quart d'heure avant sa fin de service, Bensën n'avait aucune envie de s'occuper d'un banal incident entre un policier et un barjot. De plus, l'affaire étant de peu d'importance, il ne pouvait pas la refiler à son collègue de permanence de nuit, chargé de prendre sa relève après vingt heures. Maintenant, il se demande comment il va pouvoir dissimuler sa bévue. Il a une idée : il va prétendre que l'étranger était ivre et qu'il a été placé en cellule le temps de dessoûler.

Il prend un grand livre, appelé le Registre des Détentions. Chaque page est divisée en plusieurs grandes cases. A la suite des mentions manuscrites relatant les diverses arrestations effectuées la veille il écrit le paragraphe suivant dans une case vide :

Dix-neuf heures cinquante. Homme en état d'ivresse, aphasique et démuni de documents d'identité, arrêté dans la rue et conduit au commissariat par l'équipe de permanence. Placé en cellule pour la nuit jusqu'à ce qu'il soit revenu à son état normal. Libéré sans incident le matin après avoir pris un petit-déjeuner.

Il relit ce qu'il vient d'écrire, sachant que ses supérieurs vérifient régulièrement le Registre des Détentions. Cela devrait passer, il ne devrait pas avoir d'ennui avec sa hiérarchie pour cette histoire. L'expression dibadienne qui signifie "aphasique" (wik shubkaph wawa) lui a paru préférable à "ne parlant pas le dibadien" (wik shubkaph wawa dibadimide). Il ne saurait pas quoi répondre, en effet, si on lui demandait pourquoi il n'a pas fait appel à un interprète.

Bensën est gros, le teint violacé, vêtu de l'uniforme gris de la police, avec des galons argentés de lieutenant. Il sort une pastèque molle, trop mûre, du grand tiroir de son bureau, et commence à la manger, il crachote les pépins en tous sens.

L'atmosphère de la pièce est renfermée et désagréable. C'est encore février et Bensën, qui est frileux, n'ouvre jamais les fenêtres.

Un grand Noir vêtu de l'uniforme marron de la milice amène le prisonnier dans le bureau de l'officier Bensën.

Le milicien salue l'officier, qui lui rend machinalement son salut et montre du doigt d'abord la boîte de carton où se trouvent les affaires du prisonnier et ensuite le prisonnier lui-même, tout en disant :

- Ya isztada wekhët phu ya.

- Rendez-lui ses affaires.

(Littéralement : ses affaires encore pour lui).

Le milicien donne au prisonnier le contenu de la boîte de carton et le regarde remettre sans rien dire ses lacets, sa ceinture et sa cravate.

Pendant ce temps l'officier termine sa pastèque, se cure les dents, s'essuie la bouche et la moustache avec son mouchoir à carreaux. Puis il hurle à l'adresse du prisonnier :

- Go, yaqua tlët shub epeltentilik ! Dilet tlët pelten wik ?

- Bonhomme, ici c'est toi l'idiot ! T'es vraiment débile ou quoi ?

Le prisonnier reste tout bête devant le bureau taché d'encre de l'officier. Ce dernier le fixe de ses petits yeux torves, il traînaille, toujours aussi blasé et indifférent, les paupières closes.

Voyant que le prisonnier a repris ses affaires, et comme Bensën ne dit rien, le milicien s'éclipse discrètement sans attendre l'ordre de l'officier. Le travail du milicien consiste à garder les prisonniers, il n'est pas censé s'éloigner trop souvent ou trop longtemps des cellules. Lorsque un prisonnier a remis ses lacets et sa ceinture, c'est qu'il est libéré, et le milicien considère qu'il n'a plus à s'occuper de lui.

Bensën et l'étranger sont maintenant seuls dans le bureau. Une idée vient à l'officier : l'homme est assez bien vêtu, et bien qu'il soit perdu à Dibadi et totalement incapable de parler la langue locale il doit avoir de l'argent. En ouvrant et fermant les mains Bensën essaye de faire comprendre à l'étranger qu'il doit donner vingt ducats. Mais l'autre garde le même regard stupide et buté et ne fait pas un geste.

Le téléphone se met à sonner, l'officier prend le combiné, c'est un de ses supérieurs qui l'appelle pour lui faire des reproches sur une affaire où, comme souvent, le travail de l'officier a été peu satisfaisant. Bensën, comme toujours lorsqu'il sent qu'on essaye de le coincer, donne à son interlocuteur des réponses lentes, traînantes, il va même chercher une copie de la procédure qu'il a gardée dans une armoire, il essaye de se justifier, il ergote, sans jamais cesser de gratter son cou épais.

Quand longtemps après la conversation téléphonique est terminée, Bensën se rend compte que l'étranger est toujours là, debout, silencieux et triste, attendant on ne sait quoi.

Bensën attend un certain temps mollement avachi sur sa chaise, puis il finit par écrire sur un bout de papier : 20, et il le tend à l'étranger. Ce dernier n'a toujours pas compris, alors l'officier sort son portefeuille, prend deux billets de dix et les lui montre. L'étranger finit par comprendre de quoi il retourne : il recherche deux billets de dix dans sa poche et il les pose sur le feutre vert de la table.

Dans le Registre des Détentions l'officier rajoute à la suite du paragraphe qu'il a déjà écrit :

L'homme semble incapable de parler et d'écrire mais accepte de signer la présente mention pour conformité.

De ses ongles sales Bensën indique à l'étranger l'endroit où il doit signer et lui tend un stylo. L'homme signe, au grand soulagement de Bensën. Si plus tard l'étranger raconte qu'un officier de police lui a extorqué vingt ducats, Bensën pourra montrer ce texte signé par l'intéressé lui-même et dire que ce n'est pas vrai.

L'officier reprend son stylo et signe à côté de l'étranger. Voila une affaire qui se termine plutôt bien, se dit-il. Il prend les deux billets et les met dans le registre, qu'il referme. Il les reprendra pour les mettre dans son portefeuille lorsqu'il sera seul.

Le téléphone sonne de nouveau. C'est la femme de Bensën qui l'appelle pour lui parler de ses problèmes avec une voisine. Tout en l'écoutant Bensën extrait de son tiroir une casserole bleue avec dedans une sorte de légume froid, il le flaire un peu puis s'y attaque. Il le lape bruyamment, la moitié de chaque cuillerée dégouline, ses moustaches en sont pleines, alors il recommence à les essuyer de son mouchoir…

L'étranger fait une ou deux tentatives incertaines pour parler à l'officier, mais voyant qu'on ne s'occupe plus de lui il sort du bureau. Bensën ne s'inquiète pas pour lui : il saura bien trouver la sortie, il suffit de suivre les grandes flèches blanches peintes sur les murs, à Dibadi elles indiquent toujours la sortie, dans le métro comme dans les bâtiments publics. Et si par hasard l'étranger se mettait à errer dans les couloirs, il y aurait bien quelqu'un pour lui montrer les flèches et lui indiquer la bonne direction.

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À L'HÔPITAL

Le patient, un homme vêtu d'un costume avec cravate et d'un manteau, entre dans le cabinet dentaire, où il est entouré par l'équipe de soins, deux hommes et deux femmes en blouses blanches.

Le chef dentiste, un gros type tout en muscles en chaussures blanches à semelles de caoutchouc, l'allure d'un lutteur, lui demande:

- Ka tlët dulël, chetenche.

- Où avez-vous mal, Monsieur?

Le patient ouvre la bouche et montre sa dent douloureuse.

Une personne le pousse dans le fauteuil, une autre lui presse la tête en arrière, une troisième lui frictionne un liquide anesthésiant et antiseptique froid et poisseux sur la gencive.

Le dentiste engouffre dans la bouche du patient une paire de tenailles étincelantes. Il arrache et lève en l'air le chicot ensanglanté et le lance dans un seau au pied du fauteuil. Une assistante met dans la main du patient un demi-verre d'eau, et lui montre qu'il doit le recracher dans le même seau. Le patient se rince la bouche, recrache de l'eau mêlée de sang, recommence, et rend le verre vide à l'assistante.

Un autre assistant, bloc-note et stylo à la main, demande au patient :

- Iszta tlët me, chetenche. Nësai bësweng konawe tlët meda pi lipitsëm ye tlët hisau tsalitu saku tlët tlushgapepëlde. Nësai bësweng mutlata pepël phu tlushga hokaphtiliktu.

- Comment vous appelez-vous, Monsieur ? Nous avons besoin de votre nom complet et de l'empreinte de votre pouce droit pour votre dossier médical. Nous devons envoyer une fiche au Ministère de la Santé.

Visiblement le patient ne comprend rien à ce qu'on lui dit. Il répond dans une langue inconnue, incompréhensible.

Les quatre membres de l'équipe dentaire, submergés de travail, n'ont pas envie de perdre leur temps à essayer de communiquer avec un étranger pour une simple fiche médicale. L'assistant dit au patient :

- Nai nanich phëng tlët wik wawa nësai lalang. Pëshak kaqua. Hedës wik hayu sakhali, kewa nësai wik ang bësweng u hayudala tlushgamëkda pëswik tulda saku mutosztin tlët. Patlisztada, chetenche.

- Je vois que vous ne parlez pas notre langue. Tant pis. Ce n'est pas très important, car nous n'avons pas eu à utiliser de médicaments ou de matériel coûteux pour vous soigner. Au revoir, Monsieur.

Le patient suivant arrive déjà. L'homme en costume et manteau s'en va s'en rien dire.

Le Ministère de la Santé a les dossiers médicaux de tous les habitants du Niémélaga, et aussi ceux de tous les étrangers de passage qui se sont fait soigner sur place. Lorsqu'un résident paye lui-même son traitement ou les soins qu'il reçoit, le ministère n'en est pas nécessairement informé, mais il l'est toujours lorsque les frais médicaux sont payés par l'Etat, ce qui est généralement le cas, puisque les soins sont accordés sans considération de nationalité ou de revenu et sont toujours gratuits.

Lorqu'il apparaît que deux personnes utilisent la même identité la police est prévenue et fait une enquête. C'est pour cela que la fiche de soin d'un patient doit toujours comporter son empreinte digitale.

Seuls les riches, peu nombreux, sont réellement bien soignés à Dibadi, à leurs frais, mais pour la masse de la population l'essentiel est assuré : personne n'est laissé sans soins dans le Niémélaga, quelles que soient ses ressources.

Les fiches de soin, remplies hâtivement, ne comportent que peu de renseignements : le nom complet du patient, l'empreinte de son pouce droit, le lieu et la date des soins, la nature des soins, le nom et éventuellement la fonction du rédacteur de la fiche.

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À L'ÉGLISE

C'est la fin de l'après-midi dans un faubourg au sud-ouest de Dibadi. Sur une place une large et grande église s'érige au-dessus des toits, serrée entre les maisons avoisinantes. Elle ressemble à une cathédrale ancienne, un monument historique, bien qu'assez éclectique avec ses nombreux clochers, le dôme monumental de sa coupole, ses arcs et ses voûtes, ses piliers, ses ornements sculptés, ses entrelacs. Elle ne date que de quelques décennies mais les styles et les matériaux ont été délibérément mélangés afin de donner au bâtiment un aspect unique. Aucune église dibadienne n'est identique à une autre, mais elles ont toutes une grande salle centrale recouverte d'une coupole. C'est un souvenir de l'époque où, dans les camps d'internement d'où proviennent la plupart des Dibadiens, les premières églises étaient souvent de simples chapiteaux.

À la porte principale des gens font la queue sur deux lignes pour y entrer. Des pigeons trottinent, voltigent en bandes, impertinents, ils volent en nuées de-ci de-là, perdant des plumes, ils salissent tout.

Sous le portique, derrière les larges battants de la porte, les fidèles assiègent des étals de marchands qui sont installés là. On y offre à la vente des huiles, des onguents ainsi que d'autres pâtes ou pommades consacrées, fabriqués dans des couvents et monastères et bénis par les prêtres. Les acheter profite au clergé et permet donc de gagner du mérite religieux.

L'espace intérieur, d'une architecture qu'on peut difficilement embrasser d'un seul coup d'œil, est rempli de fidèles, de leur bourdonnement et de leurs prières psalmodiées. Il s'y déroule plusieurs offices simultanés, le public s'accumule autour de prêtres en toges sombres et bonnets carrés violets, chantant ou récitant à haute voix.

La religion dibadienne, le konishustaï, est une variété de panthéisme, mêlé à des rituels et croyances d'origine catholique et orthodoxe, mais aussi païennes et chamanistes. Les morts sont enterrés, le son des cloches appelle les fidèles à se rassembler. La morale est basée sur le respect dû à la nature divine de l'univers. Les prêtres, qui ont le droit de se marier, sont des fonctionnaires. Les moines et moniales gèrent les monastères où les fidèles sont invités à faire des retraites périodiques pour apurer leur spiritualité par la pratique de la méditation, de la chasteté, du travail manuel et de l'étude de textes religieux.

Le mot "konishustai" est la contraction de la phrase "Konawe isztada shub Sakhali eTayi" – Toute chose est le Seigneur Dieu – que l'on retrouve écrite à l'intérieur des églises, le plus souvent dans une calligraphie élaborée.

La surface des murs est quasiment couverte de fresques, de tableaux, de peintures ou de mosaïques mais on voit partout aussi des sculptures, des stucs, des bas-reliefs, des estrades à baldaquins, des compartiments, des alcôves, des arcs et des voûtes, des ornements ciselés et dentelés, des dorures, des émaux, des ivoires, des vitraux colorés, au sol des marqueteries de marbre, d'épais tapis, de lourds lustres, véritables chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, dans un entassement et une richesse remarquables.

Les images, statues et ornements puisent leurs sujets à diverses sources. On voit des hommes et des femmes, des jeunes et des vieillards, le plus souvent habillés à l'ancienne, en robe de bure et en cagoule, en soutane, divers groupes ou compositions. On reconnaît Talapas –l'Esprit Créateur, vénéré par les Chinooks; Ilahi – la Terre-Mère. Otlakh – le dieu-soleil; Ilichi – la déesse de la lune; Ichani –la bienveillante déesse des eaux, qui a appris aux hommes à fabriquer des canots, des pagaies et des filets. Matsu –le dieu du tonnerre, maître des éléments et du climat. Taia – le dieu de la mort, symbolisé par un homme couvert de sang, tenant sa tête coupée dans les mains. Toutes ces divinités sont devenues des symboles et des sources d'inspiration artistique.

Des scènes de chasse, avec des cerfs, des biches, des chiens de meute, des lions, des lanciers et des archers. Il s'agit d'une allusion aux éternels terrains de chasse auxquels croyaient les Chinooks et les autres Amérindiens du Nord-Ouest, qui sont les principaux ancêtres linguistiques des Dibadiens.

Un chevalier en armure combattant un serpent, c'est Sakhali Choch, dont le nom vient du "Saint Georges" des Chrétiens – qui symbolise l'effort que l'on doit faire sur soi-même pour dominer les mauvais démons que tout être humain porte en soi.

Les démons et fantômes, si présents dans l'imaginaire dibadien, ne sont pas représentés, de peur de les attirer magiquement à l'intérieur de l'église. La croyance au surnaturel ne fait pas partie de la doctrine konishustaï, mais elle fait partie de la culture dibadienne. Dans les camps d'internement les cyborgs avaient créé des ateliers de création littéraire produisant à la chaîne des œuvres où la mythologie Chinook est toujours en arrière-plan : même dans les spectacles de marionnettes on voit souvent un enfant adresser une prière à Talapas et être exaucé.

À proximité de l'entrée, sur une sorte de table recouverte d'une étoffe foncée gît une femme excessivement corpulente, élégamment parée, entourée de fleurs ; elle est immobile, morte. Elle a des joues épaisses et rouges, probablement maquillées, un large cou, un double menton, des mains grasses garnies de fossettes qui reposent près de son corps avec des anneaux d'or incrustés dans les doigts. L'assistance, qui est là pour accompagner la défunte, lui tourne le dos pour écouter l'officiant qui, placé devant eux, exhibe à cet instant une sorte d'encensoir, un grand récipient métallique avec une chaîne cliquetante, ressemblant à une théière. Il prend brusquement une voix plaintive et psalmodiée pour réciter les prières des morts. Les fidèles en font autant, et l'émotion les gagne : la défunte était très aimée. Ils gémissent, certains se jettent à terre et se prosternent suivant la coutume assez spectaculaire en usage à Dibadi. Ils ne cessent pas de se lamenter, leurs jérémiades s'élèvent parmi les voûtes, remplissent l'espace et se mêlent à d'autres litanies venues d'ailleurs. Quelques-uns sont en larmes, une femme maigre en fichu noir est prise de malaise, s'affale sur le sol, il faut l'aider à sortir à travers la foule.

Des garçons à brassard rouge, jeunes assistants du prêtre, plantent des cierges allumés autour de la morte mais l'assemblée ne s'occupe toujours pas d'elle. Ils fixent le prêtre qui fait l'éloge de la défunte, retournée à l'indifférencié, comme une goutte d'eau retourne à l'océan. Elle ne fait plus qu'un avec l'univers, avec Dieu.

Il écarte les bras si largement que les amples manches de sa chasuble découvrent ses avant-bras ; il ferme les yeux et, pour terminer son discours, il dit presque en criant, d'une voix sonore, cuivrée, avec un accent prolétarien qui écrase les voyelles sous les consonnes, les abrège et les rend peu distinctes les unes des autres :

Goda mës, haiuhogoda, chagoda mës, mës dala na !

Vous les humains, les hommes de nombreux pays, vous les malades, voici votre richesse !

Lors d'un deuil, les fidèles étaient, dans les temps antiques, censés pleurer, crier, s'arracher les cheveux et déchirer leurs vêtements en signe de chagrin. Les Dibadiens préfèrent, symboliquement, enlever leur manteau ou leur veste, ou simplement l'ouvrir, et retirer leur couvre-chef tout en criant "Ana !" pour exprimer leur douleur. Le mot "ana" n'a pas de sens précis, c'est une exclamation exprimant, suivant le contexte, la douleur, le mécontentement ou la désapprobation. La langue dibadienne l'a reçu de son ancêtre le Jargon Chinook, tout comme "a", qui exprime l'approbation, et "ala", qui exprime la surprise.

L'un des assistants à brassard rouge allume un encensoir que le prêtre élève au-dessus de sa tête et fait se balancer au bout de sa chaîne. La vapeur douce et odorante se répand. Dans les rituels konishustaï elle est censée favoriser l'élévation spirituelle et faire fuir les démons.

Les fidèles forment des rangs par deux et se dirigent vers le prêtre, dans une certaine confusion tournant presque à la bousculade. Un gentleman grassouillet en chapeau melon gesticule avec une canne, il proteste d'une voix de goret parce que quelqu'un lui a marché sur les pieds.

Tout ce tumulte dans le but de pouvoir, une fois arrivé devant le prêtre, se prosterner devant lui, les genoux pliés et les mains sur le dallage, en signe d'allégeance au konishustaï. Les gens âgés, aux articulations raides, se contentent de s'incliner en fléchissant les jambes comme ils peuvent.

Un homme en manteau, costume et cravate se prosterne rapidement devant le prêtre et s'adresse à lui dans une succession de langues incompréhensibles, en parlant vite, mais doucement et brièvement.

Le prêtre reste figé, immobile, rien sur son visage statufié, rouge bronze et pesant, ne trahit une compréhension quelconque. Il se demande si cet homme est fou, ou s'il est possédé par un démon. À moins que ce ne soit tout simplement un mauvais plaisant, décidé à perturber une cérémonie funéraire. Regardant le visage sérieux de l'homme, ses yeux clairs et tristes, presque angoissés, le prêtre penche plutôt pour un fou. Il secoue l'encensoir qu'il tient toujours levé au-dessus de sa tête, mais l'homme au manteau est déjà bousculé plus loin par la personne suivante, il doit céder sa place à un petit bonhomme de type chinois, tondu ras, aux moustaches tombantes.

L'office se termine, le public se disloque et regagne la sortie de l'église. Le prêtre et ses assistants vont pousser la table à roulettes sur laquelle se trouve la morte jusqu'à une salle annexe où le corps sera mis dans un cercueil de bois qui sera scellé par le prêtre. Le lendemain aura lieu la cérémonie d'inhumation dans le cimetière local.

Certains fidèles, plutôt que de se diriger vers la sortie, préfèrent bifurquer vers un escalier en colimaçon qui conduit en pente douce vers un couloir circulaire, juste en dessous de la coupole. À travers une large balustrade qui borde le couloir ils peuvent diriger leur regard dans la profondeur, sur la cohue qui fourmille une douzaine de mètres plus bas, et admirer les œuvres d'art dont l'église est remplie.

L'étranger au manteau, victime de troubles psychiques dès avant son arrivée à Dibadi, a l'impression que le bâtiment est immense, gigantesque, il s'imagine monter jusqu'au sommet, jusqu'à la lanterne qui permet à la lumière du jour d'entrer parcimonieusement dans l'église. En réalité il passe une porte et se retrouve, avec d'autres curieux, sur un balcon qui fait le tour de la coupole.

Le soir tombe, le vent souffle et il fait froid. On ne voit pas les bords de la ville depuis cette hauteur relativement modeste. Avant de redescendre, l'étranger regarde le paysage urbain, si semblable dans sa diversité architecturale à celui de la plupart des grandes métropoles.

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